La Marche Blanche du Samedi 04 Mars 2023

Cette journée de marche blanche a été, pour tous les membres du collectif, un moment intense et éprouvant.
Intense car beaucoup d’entre nous se rencontrent physiquement pour la première fois, après avoir beaucoup discuté au téléphone, ou en visio.
Intense car les médias sont là, avec caméras, micros et appareils photos. On se sent enfin écoutés.
Éprouvant car on prépare cette marche blanche depuis un moment déjà, on y travaille en alertant les médias, en imprimant des tee-shirts à l’effigie de nos défunts, en préparant des banderoles, des photos.
Éprouvant car beaucoup d’entre nous viennent de loin.
Éprouvant car la marche blanche que nous avons préparée nous rappelle la souffrance de notre perte, voir ces visages si jeunes étalés sur les grilles du square d’Ajaccio ne peut pas laisser indifférent.

Après avoir répondu aux médias, nous nous sommes réunis pour effectuer un « appel au morts » suivi d’une minute de silence, et d’une minute d’applaudissements en hommage à nos enfants, pères, frères, conjoints….il n’y a que des hommes…

La marche blanche du 4 mars 2023 marque le début de la création de l’association Collectif familles stop à la mort au travail.

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Après la marche blanche : le Ministère du travail

Quelques portraits déposés sur les marches du Ministère du Travail

Après la marche blanche, vient ensuite le moment de se rendre au Ministère, où nous serons reçus par :
– le Directeur du Cabinet du Ministre M Benjamin Maurice
– le Directeur Adjoint M Geoffroy de Vitry
– Mme Angélique Alberti, conseillère chargée du fonctionnement interne des politiques territoriales au Ministère du Travail et au ministère délégué à l’enseignement et à la formation professionnelle
– Mme Annaïck Laurent, Directrice Adjointe à la Direction Générale du Travail

Le directeur de cabinet prend la parole et nous explique, dans un climat bienveillant, qu’il est là pour nous écouter, que son but est aussi de faire avancer les choses et de tout faire pour éviter de nouveaux drames tels que ceux que nous avons connus. Le ton teinté d’une empathie sincère, M. Maurice, nous précise qu’il n’a pas toutes les cartes en mains, car nos revendications peuvent sans doute dépasser le champ du Ministère du Travail, mais qu’il peut les porter et les transmettre à qui de droit.

Il ne nous fait pas de promesses de réponses immédiates, mais exprime sa volonté de trouver des explications à ce qu’il s’est passé. Nous rappelant qu’il existe des règles en matière de droit du travail, ainsi que des agents pour les faire respecter, le Ministère souhaite mettre l’accent plus que jamais sur la prévention et certaines de nos idées vont être reprises dans ce sens.

Il présente ensuite ses trois collègues et nous propose de faire un tour de table afin que chaque personne puisse se présenter et s’exprimer librement sur les circonstances des accidents qui nous ont amenés dans cette salle. Dans une certaine fébrilité et une émotion palpable, chacun prend la parole à tour de rôle et les récits, tous plus glaçants les uns que les autres s’enchainent.

Tour à tour ressortent la douleur, la solitude et la détresse face aux méandres de la justice, à l’omerta des autorités compétentes et des patrons face aux circonstances des accidents. Les langues se délient et tous expriment les complexités des démarches à accomplir dans ce qui est le moment le plus douloureux de leur existence et bloqués qu’ils sont par l’état de choc provoqué à l’annonce brutale du décès de leur enfant, leur compagnon, leur mari ou leur frère.

L’ambiance se fait pesante pour nos auditeurs et on sent bien que derrière leurs titres et leurs fonctions, ces hommes et ces femmes ne restent pas insensibles face à ces 19 récits où l’horreur des situations est décrite, avec dignité et pudeur mais malgré tout dans un grand calme.

Les membres du collectifs au Ministère du Travail

La liste de nos doléances est ensuite reprise point par point, par Fabienne Bérard, co-fondatrice de notre collectif.

Nous attendons de cet entretien :

–  qu’une vraie ‘comptabilité’ des accidents soit faite, en toute transparence, en prenant tous les secteurs d’activité en compte. Combien y a-t-il de morts au travail en réalité dans notre pays ? Pour que ce problème soit pris au sérieux, il faut tout d’abord cesser la polémique autour des chiffres, nous la trouvons indécente et préoccupante.

– que soient mises en place en urgence toutes les mesures nécessaires de prévention dans le domaine des accidents du travail.

  • Avec une véritable application du plan prévention des accidents graves et mortels, en redonnant donc des moyens à l’inspection du travail, en recréant des instances récemment disparues (CHSCT)

(Création d’une plateforme téléphonique d’écoute pour les salariés craignant pour leur sécurité sachant qu’exercer ‘son droit de retrait’ est une démarche difficile et souvent lourde de conséquences)

  • En créant des campagnes de prévention des accidents au travail à destination du grand public et pas seulement des entreprises et de leurs salariés

-que des mesures d’accompagnement uniformes soient prises afin d’aider et de soutenir les proches des victimes d’accidents du travail 

  • avec la création d’une cellule d’urgence fournissant immédiatement un soutien psychologique (prise en charge systématique des collègues des victimes et de leurs proches par une cellule d’urgence médico- psychologique) mais aussi juridique (avec une aide juridictionnelle de droit pour faciliter les contacts avec les avocats), une prise en charge des frais d’obsèques  par les entreprises . L’objectif étant aussi de soulager les familles sur le plan financier.

– que les procédures judiciaires soient simplifiées et surtout accélérées, que nous ayons accès aux éléments de nos dossiers, qu’un juge d’instruction soit nommé pour enquêter pour chaque cas de mort au travail (et pas dans seulement 3% des cas d’homicides involontaires au travail comme c’est le cas à l’heure actuelle).

– que les condamnations des entreprises soient exemplaires et immédiates et les incitent réellement à mettre tout en œuvre pour empêcher que de tels drames se produisent à nouveau.

  • que les entreprises soient condamnées pour homicides volontaires à partir du moment où des accidents similaires se produisent à plusieurs reprises au sein de la même entreprise
  •  qu’elles cessent de se dissimuler derrière leur personne morale et les délégations de pouvoir et soient mises face à leurs responsabilités que les sanctions soient à la hauteur de leurs manquements (pourquoi les amendes au pénal ne sont-elles pas proportionnelles à leur chiffre d’affaires ? pourquoi sont-elles aussi dérisoires dans la plupart des cas ?)

Ils affirment également vouloir mettre des moyens pour développer l’information et la formation concernant les risques du travail auprès des nouveaux embauchés, des jeunes, des apprentis, des intérimaires et des sous-traitants.

Ils mènent aussi une réflexion pour renforcer les responsabilités des employeurs surtout en cas de co-activité et ont la volonté de mettre en place des campagnes de prévention.

Ils abordent leur volonté de renforcer les obligations de sécurité concernant les chutes en hauteur qui sont particulièrement accidentogènes.

Tous ces points évoqués devraient être repris dans un projet de loi qui est en cours d’élaboration et M. Maurice nous déclare que le point de vue du collectif est inspirant et va les faire réfléchir.

S’engage ensuite une réflexion commune, où les idées fusent de part et d’autre et sont notées consciencieusement par les membres du cabinet. La création d’un guide d’enquête d’accidents du travail fait par l’inspection du travail est évoquée. Différents guides seraient à créer dans le but notamment d’informer les familles sur les procédures judiciaires et sur le soutien psychologique à mettre en place rapidement. La création d’un numéro vert spécifiquement destiné aux accidents du travail est également abordée.

Bien conscients de part et d’autre qu’une importante partie de nos demandes concerne le volet judiciaire (comment porter plainte, se constituer partie-civile, bénéficier d’aides financières juridiques, condamner plus sévèrement les entreprises reconnues coupables…), nous sollicitons donc une audience auprès du ministère de la justice et comptons sur le ministère du travail pour appuyer notre demande.

Les discussions se poursuivent et le malaise s’installe lorsqu’est abordée la question sur l’opacité des chiffres des accidents mortels du travail qui fait donc débat jusqu’au sein même du Ministère. En effet, nos interlocuteurs indiquent que sur les 645 décès en 2021, 55% seraient dû à des malaises, 14% à des accidents routiers, 7% à des suicides et 24% à une autre cause…. Laissant donc planer le doute et avançant donc que seulement 155 décès seraient imputables à des accidents…

Nous prenons congé au terme de deux heures d’échanges émouvants, en remerciant vivement nos interlocuteurs, qui nous promettent de rester en contact.

Fin de l’audience

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